Professionnaliser l’agroécotourisme en Casamance

Du 20 au 31 octobre 2025, deux formatrices du Campus Terre & Nature de Carcassonne ont effectué une mission d’expertise dans le sud du Sénégal pour co-construire un référentiel en agroécotourisme.

Une convention intergouvernementale, dans le domaine de la formation agricole, a été signée le 27 juin 2016 entre le Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de la République du Sénégal et le Ministre de l’agriculture et de l’alimentation de la République française, pour appuyer l’implantation et le pilotage des Instituts supérieurs d’enseignement professionnel (ISEP).
Les ISEP ont pour mission principale de former des titulaires du baccalauréat ou équivalent au grade de technicien supérieur, dans les domaines en adéquation avec les besoins du marché du travail et du bassin de l’emploi. Les cinq premiers ISEP qui ont été créés par le Gouvernement du Sénégal, avec l’accompagnement de partenaires au développement (dont l’appui financier de l’Agence Française de Développement, AFD), sont installés à Bignona, Diamniadio, Matam, Richard-Toll et Thiès.
Plusieurs activités ont été menées dans ce cadre avec l’enseignement agricole français ces dernières années : des ateliers de relecture et d’harmonisation de référentiels (en élevage, aquaculture, agroalimentaire) des ISEP au Sénégal ; un séjour de découverte et d’échanges pour le renforcement des capacités des enseignants-formateurs de l’ISEP Richard-Toll en France dans plusieurs établissements publics locaux d’enseignement et de formation professionnelle agricole ; un séjour d’études et d’échanges pour le renforcement de capacités des gestionnaires des cinq ISEP, en France dans plusieurs lycées avec l’appui des réseaux AOAC (Afrique de l’Ouest Afrique centrale) et Conseil expertise formation agricole à l’international-CEFAGRI de la Direction Générale de l’Enseignement et de la Recherche ; la réalisation du diagnostic territorial des ISEP de Matam et Bignona par des experts de l’enseignement agricole français mobilisés par le réseau CEFAGRI .
Ces activités ont permis entre autres aux personnels des ISEP d’échanger avec les partenaires français sur leur modèle de pédagogie active, leur expérience en matière d’enseignement supérieur professionnel court, leurs relations avec les milieux professionnels et l’ancrage territorial. Des axes de collaboration ont été également identifiés pour développer et pérenniser la coopération entre les établissements.
C’est dans la continuité et la consolidation de ce partenariat et dans le cadre d’une démarche de diversification agricole, principalement orientée vers l’élargissement de son offre de formation au domaine du tourisme rural que les ISEP de Bignona et de Richard Toll ont souhaité organiser des ateliers pour élaborer un référentiel d’agroécotourisme.

Appel à manifestation d’intérêt

Laurence Denat, formatrice au centre de formation professionnelle et de promotion agricoles (CFPPA) des Pays d’Aude, a répondu à l’Appel à Manifestation d’Intérêt lancé par le réseau CEFAGRI pour participer à cette mission : « J’ai choisi de répondre favorablement à cette nouvelle expérience de coopération car le thème s’inscrivait pleinement dans mes missions de formatrice en ingénierie de formation, d’accompagnement de projets et de développement touristique territorial.
L’agrotourisme durable est un secteur en pleine émergence, au croisement des problématiques agricoles, environnementales, éducatives et socio-économiques. Contribuer à la construction d’un référentiel métier stratégique dans un territoire aussi riche que la Casamance représentait une opportunité unique d’apporter mon expérience tout en découvrant d’autres réalités professionnelles.
L’appel du réseau CEFAGRI résonnait également avec mes valeurs : partage entre pairs, professionnalisation des acteurs ruraux et soutien au développement des dynamiques de territoire. »
Et elle a engagé, avec elle, sa collègue Eve Francescut, coordinatrice et formatrice du Certificat de Spécialisation tourisme vert à Carcassonne.

Une préparation efficace

Quelques échanges téléphoniques et visioconférences avec l’animatrice du réseau CEFAGRI, Vanessa Forsans, et l’attaché de coopération formation agricole mis à disposition de la DGER à l’ambassade de France à Dakar, Sébastien Subsol, ainsi que le partage de documents transmis par les ISEP ont permis aux deux nouvelles expertes de préparer leur mission tant sur les plans logistiques qu’opérationnels. Elles ont pu s’approprier le contexte du territoire casamançais (enjeux agricoles, dynamiques touristiques, acteurs clés), identifier les compétences à expertiser pour un référentiel métier lié à l’agroécotourisme et préparer des outils d’animation pour les ateliers de co-construction.

Une première phase d’immersion sur le terrain casamançais

La première semaine a été consacrée à une immersion sur le terrain à travers une douzaine de visites et rencontres professionnelles auprès d’acteurs de l’agrotourisme : gérants d’écolodges, de campement villageois, de responsables de fermes écoles, exploitants de fermes agroécologiques et pédagogiques, ainsi que du Centre de Promotion Agricole et Sociale et d’un écoparc. Les deux expertes ont pu sillonner les trois départements de la Casamance, découvrant une grande diversité de paysages naturels et agricoles, d’une richesse exceptionnelle en biodiversité. Ces visites leur ont permis de mieux comprendre les réalités locales, les initiatives existantes et les besoins en matière de formation et de structuration de l’offre agrotouristique. Ces journées de découverte et d’échanges ont également favorisé une réelle cohésion avec les collègues sénégalais et la création d’une culture commune autour de la création de ce nouveau diplôme.
Plusieurs initiatives exemplaires, souvent portées sous forme d’incubateurs, les ont particulièrement marquées. Les projets en question traduisent une volonté forte d’autonomie, de valorisation de la biodiversité et de préservation de l’environnement, tout en s’inscrivant dans une démarche de développement intégré et solidaire. Ils s’adressent en priorité aux jeunes sans qualification et aux femmes des villages reculés, en les accompagnant vers une appropriation du potentiel agronomique, végétal et forestier local. Ces initiatives participent également à la réappropriation des savoir-faire traditionnels, notamment ceux liés à la pharmacopée, contribuant ainsi à préserver un patrimoine vivant au service du développement durable. Il y a également une forte contribution à l’insertion sociale des jeunes et des femmes.

La Casamance possède un potentiel exceptionnel pour le développement de l’agrotourisme durable, fondé sur la diversité de ses ressources naturelles et l’engagement de ses acteurs locaux.
Cependant, il semble que cette dynamique souffre encore d’un manque de structuration de la filière et de moyens en infrastructures. Les routes vétustes, les difficultés logistiques et les pollutions liées à la gestion des déchets freinent parfois la mise en réseau et la valorisation des initiatives.
Malgré ces obstacles, la créativité, la motivation et la résilience des acteurs rencontrés laissent entrevoir un avenir prometteur, à condition de renforcer la coopération, la formation et l’accompagnement technique au niveau local et international.

Par ailleurs, pour Sébastien Subsol, « le tourisme en Casamance peut se développer au-delà de la zone balnéaire du Cap Skirring. Il y a un enjeu de diversification de l’offre touristique vers l’hinterland et l’agrotourisme est une option forte.
Deux autres points de contexte sont favorables à l’essor de l’agrotourisme en Casamance.
Une DYTAEL existe dans deux départements de la région de Ziguinchor, ceux de Oussouye et Bignona. Ce type de plateforme rassemble des ONG, des organisations paysannes, des universités et des collectivités locales. Elles font la promotion de l’agroécologie et des produits d’intérêt territorial. De facto, elles commencent à promouvoir l’agrotourisme à travers certains de leurs membres comme des fermes écoles.
En parallèle, les acteurs du territoire sont engagés dans la promotion des produits agricoles à travers le lancement d’une marque « Casamance » qui va concerner six produits agricoles (mangue, miel, fruits de liane…) et l’obtention de la première indication géographique protégée au Sénégal, celle du fruit madd de Casamance.
Dans ce contexte, l’ISEP de Bignona et celui de Richard Toll (dans la vallée du fleuve Sénégal, à proximité de la zone touristique de Saint-Louis), ambitionnent de développer pleinement une formation en agrotourisme de niveau bac + 2. Ce type de formation de niveau BTS, toutes filières confondues, est une priorité du gouvernement sénégalais pour contribuer à l’emploi des 300 000 jeunes arrivant sur le marché du travail chaque année au Sénégal. »

Grâce à l’analyse des situations de travail lors des visites, ce qui est essentiellement ressorti c’est que ce technicien supérieur doit être polyvalent. Il devra avoir une connaissance suffisante du domaine de l’agroécologie, du tourisme, de l’environnement et connaître les richesses faunistiques et floristiques du territoire mais il aura également des compétences en marketing et management.

Une deuxième phase en atelier d’écriture

La seconde partie de la mission, qui s’est déroulée à l’ISEP de Bignona, a été consacrée aux ateliers de co-construction du référentiel métier en agrotourisme durable, réunissant enseignants, professionnels et représentants locaux. Ensemble, ils ont identifié les blocs de compétences prioritaires, les activités professionnelles clés, les savoirs et savoir-faire ancrés dans les réalités casamançaises, les enjeux environnementaux, sociaux et économiques à intégrer.
A l’issue de la mission, les principaux résultats sont la mise en forme d’un référentiel métier structuré et contextualisé, le recensement et l’analyse des initiatives agrotouristiques du territoire, l’identification de compétences transversales liées à la durabilité et à l’écotourisme, le renforcement des liens entre les ISEP et les acteurs professionnels, un premier socle de travail autour de la future marque « Casamance », destinée à valoriser la qualité des pratiques touristiques locales, en lien avec les enjeux des DYTAEL (Dynamiques pour une transition agroécologique locale) de Bignona et d’Oussouye, toutes deux engagées dans la montée en compétences et la mise en réseau des acteurs casamançais.
De retour de la mission, les deux expertes sont restées investies pour finir la rédaction du référentiel. Et elles se disent prêtes à retourner sur place pour la mise en route de la formation et pourquoi pas y participer en tant que formatrices. De plus, les différents échanges ont mis en avant la possibilité de partenariats et de faire bénéficier les élèves du Campus Terre & Nature de stages collectifs et/ou individuels, avec l’appui également du réseau Afrique de l’Ouest Afrique centrale.

D’autres perspectives ont pu être identifiées, comme poursuivre l’accompagnement dans la formalisation de l’offre de formation des deux ISEP vers des formations professionnalisantes (CCP), soutenir la structuration de la filière agrotouristique, renforcer les compétences des acteurs via des modules spécifiques (accueil, biodiversité, circuits courts, gestion durable), appuyer la création d’un réseau territorial d’acteurs de l’agrotourisme durable, ou encore contribuer à la visibilité de la marque « Casamance ».

Une expérience humaine et professionnelle inoubliable

Laurence Denat : « Cette mission a constitué une expérience nouvelle et unique dans mon parcours de formatrice et chargée d’ingénierie. J’ai énormément appris des échanges avec les collègues sénégalais, qui m’ont permis de me confronter à la difficulté quelquefois de compréhension, de découvrir d’autres approches pédagogiques, et des valeurs profondément ancrées dans la solidarité et la coopération. L’immersion totale dans les rythmes de vie, les habitudes culinaires, le vocabulaire et concepts locaux, ainsi que les pratiques professionnelles, a été une source d’enrichissement personnel et culturel.
Malgré les longs trajets et les routes parfois vétustes, chaque déplacement a ouvert sur de nouvelles découvertes, renforçant le sentiment de partage et d’humilité face à la richesse humaine du territoire. Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est la bienveillance, le respect et la chaleur de l’accueil, omniprésents dans chaque rencontre sur le terrain. »

Eve Francescut : « Professionnellement cette mission nous a permis de nous confronter à d’autres méthodes et façons de travailler, de nous adapter, de transmettre et du coup, de mieux écouter et de développer des compétences dans le domaine du travail en équipe.
Cette mission a également permis à chacune de monter en compétence en ingénierie de formation, de s’épanouir personnellement grâce aux rencontres et échanges. Cette expérience nous a mis le pied à l’étrier pour poursuivre vers d’autres missions au Sénégal ou ailleurs si des opportunités venaient à se présenter.
Et au-delà de la mission de travail, c’est tout ce que l’expérience du voyage et des rencontres permettent de vivre qui sont riches en enseignement. La culture, le savoir vivre, le savoir être, les savoirs faire, les analyses des contextes sociologiques et politiques sont autant de choses de l’on ramène dans sa valise… »

« Nous souhaitons adresser nos remerciements les plus chaleureux à toute l’équipe de l’ISEP de Bignona, ainsi qu’à son directeur et directeur adjoint, pour la qualité de leur accueil, leurs nombreuses attentions et la confiance qui nous a été accordée tout au long de cette mission. Leur disponibilité et leur engagement ont largement contribué à notre intégration, à la richesse et à la réussite de cette coopération.
Nous tenons également à exprimer toute notre gratitude à Sébastien Subsol, pour sa disponibilité constante, ses conseils avisés et la générosité avec laquelle il a partagé ses connaissances plurielles du Sénégal (historiques, sociologiques, agronomiques, botaniques ou paysagères…). Son accompagnement, à la fois attentif et éclairé, a favorisé la fluidité et l’efficacité du déroulement de cette mission. »

Article composé avec les contributions de Laurence Denat et Eve Francescut, formatrices au CFPPA des Pays d’Aude/EPLEFPA de Carcassonne – laurence.denat@educagri.freve.francescut@educagri.fr

Contacts : Vanessa Forsans, animatrice du réseau CEFAGRI, et co-animatrice avec William Gex du réseau Afrique de l’Ouest Afrique centrale – vanessa.forsans@educagri.fr
Sébastien Subsol, mis à disposition de la DGER à l’ambassade de France à Dakar, attaché de coopération formation agricole – sebastien.subsol@diplomatie.gouv.fr

 

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